Ce n’est pas ainsi que nous sommes faits pour vivre (Erin Remblance)
Traduction française de l’essai We are not supposed to live like this1 d’Erin Remblance, avec accord de l’autrice
Et si, en essayant de nous guérir, nous commencions aussi à guérir la planète ?
Dans son livre Braving the Wilderness, la chercheuse et conteuse Brené Brown raconte l’histoire de femmes d’un village qui se réunissaient régulièrement au bord de la rivière pour laver leurs vêtements ensemble. Un jour, ces femmes ont adopté la toute dernière nouveauté technologique : les machines à laver. Peu de temps après, on a observé davantage de cas de dépression dans le village. Ce n’était pas les machines à laver en elles-mêmes qui causaient leur dépression, mais la perte de liens sociaux, d’interaction sociale et de ce sentiment d’appartenir à une communauté qu’elles tiraient de leurs rassemblements au bord de la rivière. Sans ce rituel quotidien, ces femmes se sont retrouvées isolées.
Beaucoup d’entre nous peuvent se reconnaître dans ces femmes. Les taux de dépression et d’anxiété augmentent, tandis que notre sentiment de bonheur ne progresse pas. Pas de quoi être surpris. Nous sommes des êtres sociaux : notre besoin de lien avec les autres est si profondément ancré que nous cherchons parfois ce lien à tout prix. Aujourd’hui, au lieu de nous réunir régulièrement avec nos proches au bord de la rivière, nous échangeons sur internet avec des inconnus et nous finissons par voir comme une « communauté » des gens que nous ne connaissons pas réellement et avec lesquels nous n’avons généralement pas de relations durables. Il n’est donc pas surprenant que nous soyons plus divisés que jamais.
L’un des cinq regrets les plus fréquents des personnes en fin de vie est de ne pas avoir moins travaillé. Un autre est de n’avoir pas eu le courage de poursuivre la vie qu’ils souhaitaient vraiment vivre, sans se soucier du jugement des autres, et d’avoir trouvé la force de vivre la vie qui leur convenait vraiment. C’est assez ironique car, selon l’économiste et philosophe du XVIIIe siècle Adam Smith, la richesse est quelque chose qui est « désirée, non pas pour la satisfaction matérielle qu’elle apporte, mais parce qu’elle est désirée par autrui ». Les gens arrivent à la fin de leur vie en regrettant d’avoir tant travaillé – souvent pour accumuler une richesse que d’autres pourraient envier – et en souhaitant à la place avoir poursuivi ce qui les rendait véritablement heureux/heureuses, indépendamment du jugement des autres. Il y a une leçon à tirer de leurs dernières prises de conscience.
Cela fait songer à l’histoire du Pêcheur et de l’Homme d’affaires. Le Pêcheur vivait déjà une vie de rêve : il avait du temps pour la pêche, sa famille et ses amis, du repos, de la musique et de la convivialité. L’Homme d’affaires voulait qu’il abandonne tout ça pour construire un empire et, de ce fait, qu’il consacre ses meilleures années au développement de cet empire afin qu’une fois arrivé à la retraite, il puisse revenir à la vie de ses rêves. Combien d’entre nous sont pris dans ce cycle, ou plus exactement, dans un système qui perpétue ce cycle ?
Avons-nous oublié ce que cela signifie d’être humain (notamment les habitants des pays riches) ? Sommes-nous avant tout des consommateurs ? Nous passons nos journées à regarder de la publicité, à parcourir les réseaux sociaux, à manger des aliments transformés emballés dans du plastique, à scruter les prochaines sorties à faire en amoureux, les prochains voyages à faire et les bonnes affaires à ne pas manquer, à regarder des séries et des films en streaming, à accumuler des jeux vidéo, des livres, des gadgets électroniques et une infinité d’autres choses. Tout ce que le « marché » peut nous offrir en somme.
Réduire notre consommation est bien sûr indispensable pour assurer la survie et la santé de la planète mais peut-être que la meilleure manière d’y parvenir est de recommencer à faire les choses nous-mêmes : produire, fabriquer, cultiver, réparer, créer. Par là, nous redécouvririons le potentiel de notre énergie humaine – une énergie disponible en abondance dont nous semblons pourtant faire de moins en moins usage. Cette même énergie sur laquelle nous nous appuyions autrefois naturellement et qui s’enfouie de plus en plus profondément en nous à mesure que l’énergie fossile prend le contrôle de nos vies. Il existe un lien évident avec les actions qui contribuent à atténuer le changement climatique : marcher, faire du vélo, cultiver notre propre nourriture et d’autres solutions low-tech (la réparation d’objets ou l’entraide au sein d’un quartier), favorisant ainsi les « connexions sociales… plutôt que l’hyper-individualisme encouragé par les appareils numériques énergivores ».
Au-delà des solutions climatiques les plus évidentes, si nous devenons créateurs d’art, bricoleurs, jardiniers, musiciens, danseurs, poètes ou écrivains, etc. nous tisserons davantage de liens avec les autres et découvrirons peut-être que nous n’avons plus besoin de consommer ce que le « marché » nous propose. Car nous pouvons utiliser notre énergie humaine et notre ingéniosité pour jouir d’un plaisir véritable et d’une joie authentique, au lieu de combler un vide avec des « choses » momentanément agréables mais finalement très insatisfaisantes.
Il est bien connu que passer du temps dans la nature améliore notre bien-être mental, cela nous rend de fait plus heureux. Pourtant nous le faisons bien trop rarement. La recherche montre qu’en moyenne les Nord-Américains passent plus de 93 % de leurs heures d’éveil à l’intérieur ou en voiture (et les 7 % restants sont consacrés aux déplacements entre bâtiments et voitures). Non seulement nous serons plus heureux si nous passons plus de temps dans la nature, mais nous nous sentirons également plus connectés à notre planète. Nous ne pouvons véritablement respecter et apprécier la nature pour tout ce qu’elle nous fournit que si nous passons du temps avec elle. Comment pouvons-nous valoriser les arbres pour leur simple existence si nous ne les avons jamais vus grandir et si nous ne connaissons pas les espèces qu’ils abritent ? Comment pourrions-nous nous préoccuper de la disparition des espèces quand nous ne pouvons même pas nommer les espèces qui vivent dans notre quartier ?
Ce n’est pas ainsi que nous sommes faits pour vivre, et cela se voit. On le constate dans la détérioration de la santé mentale et physique des habitants des pays riches, dans l’exploitation des gens du Sud global et dans la crise écologique mondiale à laquelle nous sommes confrontés.
Et si, en essayant de nous guérir, nous commencions aussi à guérir la planète ? Car, par un réjouissant concours de circonstances, il semblerait que ce qui nous fait du bien fasse aussi du bien à la planète.
Une version plus ancienne de cet article a été initialement publiée par Resilience.org